Le radeau de la Méduse
octobre 24, 2011 | Crimes et châtiments

Cette histoire est aussi prenante dans ses origines que dans ses conséquences. Pour vous présenter les erreurs qui ont conduit ce navire à son macabre destin nous allons devoir revenir dans le temps :
Nous sommes en 1814, la Restauration a mis Louis 18 sur le trône avec le retour de la monarchie. On cherche à récupérer les officiers issus de la noblesse qui ont fuit la Révolution Française, en leur promettant le grade supérieur à celui qu’ils avaient avant leur exil. Ce fut la première grande erreur, car elle apporta toute une tripotée de vieux officiers qui n’avaient plus qu’un vieil honneur jauni par le temps.
Chaumareys faisait partie des ces hommes. Il profita de ses pistons (un tonton copain du roi, ça aide) et mentit sur son âge pour continuer de commander un bâtiment (il fallait avoir 50 ans au maximum). Deuxième erreur…
En juin 1817, on commença par lui donner une petite mission : accompagner le nouveau gouverneur Schmaltz au Sénégal (fraîchement rendu à la France par les Anglais) sur la frégate La Méduse, avec toute l’administration et le matériel nécessaires à cette recolonisation. L’expédition se composait de 3 autres navires : la flûte La Loire, la corvette l‘Écho et le brick l’Argus (Chaumarays délaissa ces 3 bâtiments pour naviguer seul, troisième erreur). Une ballade de santé, en sorte !

Cette catastrophe maritime fit tout de même 160 victimes.

Les chefs d’accusation de Chaumareys furent nombreux : s’être séparé des autres navires de l’expédition, avoir échoué la Méduse et perdu son bâtiment, avoir évacué et abandonné la frégate, et enfin avoir abandonné le radeau. Du lourd ! Il s’en sortit pourtant avec seulement 3 années de forteresse, mais fut radié de la marine et couvert de déshonneur. Une fois sa peine purgée, rongé par le remord, il fit pénitence en dormant sur un lit de sarments de vigne jusqu’à la fin de sa vie.

Avec le tableau de Géricault, nous avons une image faussée de ce radeau. En effet, pour que 149 personnes puissent s’y tenir, vous imaginez bien qu’il devait être gigantesque. Il mesurait en réalité 20 mètres de long sur 7 de large, soit 140 m² ! Une belle bête !
Ci-contre, un schéma du fameux radeau.

Pourquoi le tableau de Géricault est-il aussi connu ?

Ce tableau a été réalisé entre 1817 et 1819, soit immédiatement après le naufrage. Avec cette œuvre Géricault prit position contre le pouvoir qui avait voulu étouffer l’affaire. Sa facture est de style réaliste, pour ne pas dire journalistique. On peut le considérer comme un dessin de presse du Canard Enchainé.
Son destin est tout aussi sombre que son thème car les pigments utilisés par le peintre noircissent. Aucun traitement n’a encore été trouvé et le tableau s’assombrit de jour en jour.
Courrez donc vite au Louvre pour le voir !

Parce qu’on en veut toujours plus et que cette histoire pourrait être racontée des heures et des heures, l’équipe Trash Cancan vous offre ce bonus. Voici un petit journal de bord improvisé des 15 jours d’enfer qu’ont vécu les survivants du radeau de la Méduse. Comme Hercule, ils ont dû traverser 12 épreuves terribles.
Tout d’abord, on se met en condition : le radeau prenait l’eau, qui arrivait jusqu’aux genoux des marins…
Jour 1 – 149 survivants

1. Des jambes cassées
Le radeau était composé de divers morceaux de bois, dont certains étaient ronds. Il arrivait que des naufragés glissent, se bloquent le pied entre les rondins et se brisent la jambe.

2. Suicides
Quelques marins, désespérés par leur sort, décidèrent de se jeter à la mer. (en même temps, ça arrange, ça fait moins de bouches à nourrir)

3. Première rébellion nocturne
envahis par la peur et le stress, persuadés d’avoir été trahis par certains officiers présents sur le radeau, les marins commencèrent une première mutinerie qui fut contenue au petit matin.
Jour 2 – 129 survivants

4. Suicide collectif
submergés par la panique, et après avoir bu un tonneau de vin, certains trouvèrent plus judicieux de mourir ensemble. Ils commencèrent à détruire le radeau pour le faire couler. Ils furent vite jetés à la mer !

5. Seconde rébellion nocturne
Avoir jeté les kamikazes avait légèrement terni l’ambiance. Une nouvelle nuit de castagne fut nécessaire pour apaiser tout le monde (enfin, ceux qui restaient encore…).
Jour 3 – 66 survivants

6. La faim
Très peu de vivres furent gardés car ils pensaient atteindre rapidement les côtes. Il fallait donc faire avec ce qui restait à bord pour calmer la faim : ronger le cuir des ceintures, mastiquer du tissu…

7. La soif
Lors des mutineries, des fûts de vin furent jetés par dessus bord. Un seul tonneau d’eau douce fut sauvé. Le rationnement devint de plus en plus dur.

8. Le cannibalisme
Voyant les cadavres sécher au soleil et salés par la mer, entendant leurs estomacs crier famine, les rescapés commencèrent à les manger. Une fois la chair prélevée, ils la faisaient sécher le long du mât.

9. Dernière rébellion nocturne
Le suicide d’un mousse relança les tensions (sans oublier la faim, la soif, le soleil, l’eau jusqu’aux genoux…). Les officiers confisquèrent les dernières armes restantes et matèrent les derniers révoltés.
Jour 4 – 27 survivants

10. La folie
À cause de ces situations insupportables, certains sombrèrent dans la folie. C’est à ce moment qu’un dernier terrible geste fut décidé…

11. Les plus faibles jetés à la mer
…et oui ! Les vivres ne se résumant qu’à un tonneau de vin et de la chair séchée, il fallut trouver une solution. Trois marins eurent comme mission de jeter les plus faibles à la mer. La place gagnée permis de transformer une partie du radeau en une plateforme surélevée sur laquelle ils furent enfin au sec.
Jour 5 – 15 survivants

12. Boire de l’urine
Être au sec, c’est bien, mais ça assèche ! Avoir de l’eau jusqu’aux genoux hydratait leur peau. La soif fut de plus en plus dure et le dernier tonneau rapidement vidé. Ils décidèrent de boire leur urine pour ne pas mourir de soif.
Jours suivants…
Leur calvaire se poursuivit encore 8 jours. On comprend que certains rescapés sombrèrent dans la folie et la détermination des sains d’esprit de trainer Chaumareys en justice.
Commentaires (9)










Et histoire d’en ajouter une couche : en guise de modèles, Géricault utilisa de véritables cadavres :3
ah oui, Aaaargh !
Toujours aussi trash et douée, la Cancan !
J’aime toujours autant…
@ Mab : oui c’est exact ! Il est dit aussi qu’Eugène Delacroix a servi de modèle. Ce serait l’homme en bas, face contre terre avec le bras gauche sur une poutre.
@ SKTV : ravie que ça te plaise !
Excellent! J’adore! Vivement le prochain billet!
I’m lovin’ it
Ca me manque de ne plus te lire en semaine, du coup j’attend mon samedi matin avec impatience. Vais m’acheter un smartphone por recommencer à te lire régulièrement.
Eh bé… c’était pas de la rigolade !
Autre anecdote : comme Géricault ne savait pas bien peindre les pieds il leur a fait des sortes de tissus-chaussettes !
Super article, comme le blog en général, que je savoure ! Merci.
Il est un peu tard peut être, au vue de la publication de l’article, pour laisser un commentaire mais je souhaite rajouter quelque chose.
Afin de mieux décrir l’horreur de ce séjour en mer sur le radeau, Gericault alla à la rencontre d’un des rescapé et lui demanda de lui décrir les faits de vive voix. Pour renforcer aussi le pathétique de la scène, le peintre à prit soin de représenter sur l’horizon (bien loin je l’accorde et le tableau s’assonbrissant de jour en jour il est de plus en plus difficile de le voir si on ne sait pas où il est) l’Argus s’éloignant des malheureux.
Voila c’est tout ce que j’avais à dire.
Je viens à peine de découvrir Trash Cancan que déjà j’adore, merci pour ces billets très instructifs.
Non il n’est jamais trop tard pour écrire un commentaire !
Welcome Noushka, c’est un plaisir d’avoir de nouveaux lecteurs !
Oui c’est exact, tout le dénouement de cette toile tient dans le petit point à droite qui représente le fameux Argus. Toute la perspective part d’ailleurs de ce point !
Et pourtant peu de personnes savents que l’argus est représenté sur la toile.